A quand un débat sérieux sur la réalité de la métropolisation ?

Publié le par l'agora de Bretagne

Par Christophe KERGOSIEN

 

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Ouest-France publie ce jour à la Une un point de vue signé de M. Yves MORVAN, professeur émérite des Universités, intitulé « L’Ouest a besoin de métropoles puissantes ». Le quotidien régional avait déjà fait paraître il y a un peu plus d’un mois un article du même auteur, les deux au demeurant ne faisant qu’un lors de la livraison du numéro de janvier de la revue Place Publique, grassement financée par les villes de Rennes et de Nantes. 

 

M. MORVAN constate la faiblesse des métropoles de l’ouest et en appelle, pour pallier ce déficit, à l’inter-métropolisation, c’est-à-dire à l’addition des aires urbaines les plus importantes. Mais il ne peut ignorer que c’est chose faite. Rennes, Nantes, Brest, Saint-Nazaire et Angers qui avait constitué en 2005 l’espace Loire-Bretagne en réponse à un appel à projet de la DATAR viennent de muer en pôle métropolitain comme les y autorise la loi sur la réforme territoriale de décembre 2010. L’attribution du label de métropole, selon les termes de cette même loi, ne concerne que les aires urbaines regroupées en communauté de 500 000 habitants. Avec 600 000 habitants, c’est le cas de Nantes Métropole mais aucunement de Rennes Métropole qui peine à passer le cap des 400 000 habitants. Frustrant quand on affiche une ambition non reconnue par la loi. On le sait, Daniel DELAVEAU, maire de Rennes, a mis beaucoup d’énergie mais en vain pour atteindre ce rang, dans une logique purement intégrative, par élargissement du périmètre de l’EPCI. Outre l’obtention du précieux label, c’était aussi une manière très élégante de répartir des charges dite de centralité et dont l’usage profite au-delà du territoire financeur, une salle de spectacle, un métro, etc., des infrastructures coûteuses qui peuvent parfois s’apparenter à ce que l’on appelle le syndrome de Bilbao, des investissements publics démesurés par rapport au rayonnement international réel de la ville concernée.

 

La métropolisation est un processus de captation et d’accumulation de richesses, de concentration, à tous les niveaux, la masse ou la taille critique n’en déplaise à M. MORVAN restant un élément déterminant et constitutif d’une métropole de dimension européenne. « La métropole est le résultat d’une stratégie où la ville, plutôt qu’exercer un véritable choix politique de développement et de mutation, accompagne et accélère un processus socio-économique existant », rapportait M. PERBEN en janvier 2008 dans « Imaginer les métropoles d’avenir ». Il convient par conséquent d’apprécier ces processus avec distance et raison, un discours intellectuellement correct imprégné d’une prétendue intellectualité « DATARtisante » insultante pour le lecteur ne parvenant pas à masquer la vision néolibérale qui anime son auteur. 

 

Il est bien évident que les fonctions économiques supérieures identifiées comme telles par l’INSEE (recherche/innovation, finance, gestion, services inter-entreprise, culture-loisirs) répondent à ces mêmes forces d’attraction obtenues par agrégation, addition ou agglomération : « le nombre d’emplois relevant de ces cinq fonctions décroît proportionnellement à la taille des aires urbaines et atteint un plancher dans l’espace rural », nous disent les statisticiens au regard de leurs analyses.


Et c’est bien pour cela que cette mécanique vise à réduire les centralités, par souci d’efficacité. La compétition est ainsi au cœur de ce processus fatal au sens où il s’exonère de toute pensée politique. « La métaphore de la compétition (qui veut que la concurrence entre les Etats –ici les métropoles- soit de même nature que celle qui oppose les entreprises) doit beaucoup de son attrait à son apparente intelligibilité », écrivait d’ailleurs l’économiste Paul KRUGMAN pour dénoncer l’aveuglement et les dangers de cette idée fixe. Il ajoutait : « L’obsession de la compétitivité n’est pas seulement sans fondement, elle est aussi dangereuse en ce qu’elle fausse les décisions politiques internes et menace le système économique mondial ». Ainsi, venons-nous d’assister à la création artificielle du pôle métropolitain Loire-Bretagne, sous la forme d’un syndicat mixte fermé, laissant peu de latitudes de gouvernance avec ici une représentation élective de troisième degré, et guère espérer de financements répondant à l’ambition affichée par leurs promoteurs. Dans l’esprit compétitif qui anime les fondateurs de cet objet institutionnel non identifié, la logique fédérative doit pouvoir rattraper les retards de taille et par conséquent de fonctionnalités qui font défauts pour concourir sérieusement à l’échelle nationale et européenne. 

 

Mais, les métropolitains se gardent bien d’évoquer les conséquences de leur dessein quand, à l’instar de M. MORVAN, ils n’ignorent pas purement et simplement les externalités négatives pourtant soulignées dans une étude récente sur le fait métropolitain commandé par l’Association des Maires de Grandes Villes de France que l’on ne peut suspecter de ruralisme. Premier risque identifié : l’assèchement du territoire (ou l’aspiration des richesses du territoire régional). Deuxième risque identifié : l’exacerbation de la concurrence territoriale pour la captation des richesses dans un contexte de raréfaction des ressources publiques et de réorientation de la politique d’aménagement dans le sens d’une concentration de moyens sur les territoires les mieux insérés dans la mondialisation (sic). Les problématiques de l’équilibre et de la durabilité du développement du territoire sont bien ici posées. Ainsi, les inquiétudes suscitées par un tel projet ne peuvent être hâtivement écartées d’un revers de main. Ce n’est pas parce que l’on prône des valeurs de solidarité que l’on doit être taxé de passéiste comme s’amuse à le faire M. MORVAN qui n’a visiblement pas non plus compris qu’une société en réseau, fidèle à la philosophie du rhizome déployée avec talent par Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, ne connaît pas de centre, simplement des lignes de forces, et que la recherche n’est pas simplement une affaire de concentration mais avant tout de libération des initiatives et de choix politiques. 

 

Si Lyon est aujourd’hui une des trois grandes villes mondiales où se développe la recherche sur les nanotechnologies, c’est parce qu’elle a su donner à trois savants les moyens de progresser dans leurs travaux comme le rappelait récemment Jacques ATTALI, à l’Assemblée nationale à l’invitation de Vers la République des Territoires. De la même façon, la fibre optique qui fait aujourd’hui le Très Haut Débit (100 Mbps) n’a pas été découverte dans une métropole mais à Lannion, ville aujourd’hui de 20 000 habitants qui a eu la chance d’accueillir dans les années 60 au bénéfice des premières lois de déconcentration le Centre national d’études des télécommunications (CNET). 


Les solutions miracles, fruit d’une certaine paresse intellectuelle, portent toujours en germe des déceptions. Pour autant, ce débat mérite d’exister, en évitant le piège du simplisme et de la caricature, il ne peut être confisqué aux citoyens par de prétendus diseurs de vérité qui jouent plus de la boule de cristal que de la réflexion pour alimenter de navrants desseins, pour la Bretagne et pour le monde.

 

A Lire

 

Le point de vue de M. Yves MORVANT du 1er mars dans OUEST-France, http://www.ouest-france.fr/actu/editorial.php

 

Le rapport de M. PERBEN est disponible sur le site de la documentation française, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/084000068/index.shtml

 

« La mondialisation n’est pas coupable », Paul R. KRUGMAN, essais, 1998, La Découverte

 

Le fait métropolitain, entre réalité géographique et enjeux institutionnels, quelles perspectives de gouvernance ? Novembre 2011 http://www.grandesvilles.org/publications/etudes-sondages/fait-metropolitain-entre-realite-geographique-enjeux-institutionnels-qu


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