Et si nous produisions « intelligent » !

Publié le par l'agora de Bretagne

Par Christophe KERGOSIEN

 

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La question de l’emploi sera au cœur de la campagne présidentielle. A 100 jours du 1er tour, elle est déjà bien présente. Rien de plus normal dans une situation de crise économique, qui toute financière qu’elle était en 2008 gangrène désormais l’économie dite réelle. La croissance est au plus bas et les perspectives ne sont pas bonnes avec, pour une société endettée, une inconnue de taille, celle de l’évolution des taux d’intérêt. Angoissant en effet pour des pays qui vivent à crédit d’envisager un renchérissement du coût de l’argent !

 

Par ricochet, ce débat économique et politique réintroduit sur la place publique la question industrielle. L’industrie de la France à l’exception du secteur agroalimentaire, comme celle des autres pays européens, est en recul régulier depuis le milieu des années 60. Même les courtes périodes de regain sur les trente dernières années n’ont pas démenti cette tendance de fond qui révèle autant une adaptation du système productif de notre pays face aux nouveaux enjeux économiques qu’une évolution de la nature de la consommation. 

 

Entre 1980 et 2007, le secteur industriel a perdu 1,9 millions d’emplois soit en moyenne 71 000 par an selon la direction générale du Trésor. Faire le constat que l’industrie française bat de l’aile n’est donc pas une vue de l’esprit. Mais il convient quand même de bien cerner la réalité de ces destructions d’emplois. Ils n’ont d’abord pas tous disparu en tant que tels. Une partie a été transférée vers le secteur des services. Autrement dit, le périmètre de l’activité industrielle a évolué avec l’externalisation de certaines tâches. On ne peut donc affirmer que les emplois concernés par ce processus ont réellement été perdus. La direction générale du Trésor les a évalué à 25 % du total soit un peu plus de 400 000 emplois sur la période, avec un ralentissement constaté depuis les années 2000. 

 

Selon le Trésor, « près de 30 % des pertes d’emplois observées dans l’industrie (sur cette même période) seraient imputables à la déformation de la structure de la demande qui a accompagné les gains de productivité réalisés dans l’économie ». L’amélioration des techniques et technologies a une incidence évidente sur la quantité d’emplois nécessaire à la production d’un bien. Surtout, ces gains de productivité généralisés provoquent une hausse du revenu des agents et une évolution de leur consommation qui se déporte des biens industriels vers les services. Ce paramètre est encore plus vrai dans la dernière décennie puisqu’il concernerait 63 % des destructions d’emplois. 

 

Enfin, dans les explications, il y a la fameuse concurrence étrangère, bien réelle mais difficile à évaluer, productions locales et importations n’étant pas forcément substituables. Elle serait responsable de 13 % de la destruction des emplois industriels entre 1980 et 2007, 28 % depuis 2000. Si on ne peut qualifier cet élément de marginal, on ne peut pas non plus estimer, comme c’est le cas d’un certain nombre de personnalités politiques, que les importations de produits étrangers notamment en provenance des pays émergents soient la cause de tous nos maux industriels et par voie de conséquence du chômage structurel que nous connaissons depuis les années 70. L’affaire semble un peu plus complexe que ces assertions populistes veulent bien le dire. Elles ne se limitent malheureusement pas aux frontières des partis extrémistes. Les « déclinologues » de tout poil s’en donnent à cœur joie et il n’est pas surprenant qu’ils se tournent vers le passé ou un prétendu âge d’or pour alimenter des discours politiques aux intonations encore plus dangereuses pour la démocratie en période de crise et qui accouchent, invariablement, de fausses solutions.

 

Pour autant, la relance de l’industrie dans les pays occidentaux constitue un véritable sujet. Elle a un sens et un intérêt pour peu que le modèle économique qui l’inspire intègre les problématiques de la rareté des ressources naturelles et de la pollution de l’air. Les gains de productivité de demain se situeront à ce niveau, en diminuant l’empreinte écologique de l’acte productif. C’est aussi et surtout un formidable enjeu de société. Un exemple : le développement en Bretagne d’une filière « énergies renouvelables » sera créateur d’emplois industriels et de richesses locales. Il permettra aussi d’exporter nos futurs appareils de production d’électricité, qu’elle soit issue du vent, des courants ou des vagues. 

 

Soyons en convaincus, l’avenir industriel du pays est devant nous, au plus près des territoires mais dans l’ouverture au monde ce qui est le propre des échanges économiques, certainement pas dans le rétroviseur, l’enfermement sur soi et dans la recherche de boucs émissaires. Il ne s’agit pas tant de redresser la France que de lui donner les moyens de s’inscrire pleinement dans le XXIème siècle, comme une locomotive du développement soutenable à l’échelle de la Planète. Et cette ambition doit trouver un écho dans une Europe enfin politiquement ambitieuse, qui assume pleinement son rôle historique.    

 

La Direction Générale du Trésor a produit un document de travail daté de juin 2010 sur la désindustrialisation en France. Ce document réalisé par Lilas DEMMOU est disponible sur le site du Trésor.


Publié dans TRANSITION

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