L’éducation, des parts de marché juteuses offertes au marché par la droite Histoire d'une privatisation rampante Par Nicolas KERDRAON

Publié le par l'agora de Bretagne

L’économiste Christian Morrisson, dans Les cahiers de l’économie politique n°13, du centre de développement de l’OCDE1, écrivait froidement ceci : « Pour réduire le déficit budgétaire, une réduction très importante des investissements publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population ». 

Il semble que ce processus, malheureusement entamé alors que la gauche était au pouvoir en France, soit en passe d’atteindre son premier objectif : le délabrement du service public d’éducation. A bien y regarder, on peut même y décrypter implicitement une autre ambition du camp néo libéral : la privatisation de l’enseignement au même titre que la privatisation de tous les services, de la fourniture d’énergie à la distribution de l’eau, etc. Cette politique vise à réduire les déficits budgétaires de l’Etat par un abaissement de ses charges tout en libérant de nouveaux espaces au marché toujours à la recherche de relais de croissance. 

André Gorz avait parfaitement analysé ce mécanisme de privatisation d’espaces jusqu’alors publics en ce sens qu’ils contribuent à la richesse de la collectivité. C’est par exemple le cas des entreprises qui bénéficient de personnels formés par l’Education Nationale et, si j’ose dire, « prêts à l’emploi ». Imaginerait-on demander aux entreprises de s’acquitter du coût de la formation d’un ingénieur payé par les impôts citoyens en échange de ses services ? Non, car l’entreprise, toute privée qu’elle soit, appartient aussi à la collectivité.

La dette a bon dos

L’école publique française est en plein démantèlement et la France reste silencieuse. Même les enseignants semblent bien timides alors même que la saignée programmée à la prochaine rentrée conduira à la suppression pure et simple de 1 500 classes dans le primaire ! Peut-être sont-ils épuisés par les attaques répétitives depuis 20 ans. Il ne s’agit pas ici de dire que l’école est un joyau intouchable de la République. Elle doit bien entendu être réformée et adaptée à son temps mais dans le but d’améliorer l’outil, certainement pas de l’affaiblir pour créer de nouvelles parts de marché.

Le ministre de l’Education, Luc Chatel et le Président lui-même Nicolas Sarkozy argumentent sans cesse sur la question de la dette pour justifier la saignée. Mais il suffit de se pencher sur les chiffres pour constater que la suppression massive de postes de fonctionnaires se traduit par de faibles économies : seulement 100 à 300 millions par an2. Pour mémoire, le déficit budgétaire français a atteint 150 milliards d’€ l’an dernier c'est-à-dire environ 7,5 % du PIB, ce qui équivaut à un peu plus que l’investissement du pays dans l’éducation (voir courbe ci-dessous). De là à dire qu’en privatisant l’Education Nationale, on résout simplement et facilement le problème de la dette, il n’y a qu’un pas que Nicolas Sarkozy n’a pas encore franchi. Jusqu’ici ! 

http://www.oecd.org/dataoecd/24/23/1919068.pdf

Poursuivons l’exercice. La suppression d’un poste d’enseignant permet de réaliser une économie sur un temps de carrière. On y ajoute sa pension de retraite puisqu’il ne la touchera pas n’ayant pas travaillé pour. On arrive alors à une économie de 1,5 millions d’€ pour un poste de professeur supprimé. Pourquoi ne pas ajouter aussi le coût de sa formation, le coût de ses arrêts maladie et même le coût de ses cahiers et de ses crayons ? 
Nous pourrions poursuivre ainsi l’exercice, sans fin, jusqu’à interdire au final à cet enseignant d’être né, l’économie serait de la sorte totale ! La droite nous entraîne sur un chemin destructeur propice à rompre l’équilibre qui fait l’unité de la République dont les valeurs sont en contradiction profonde avec ce dessein ultralibéral.

La seule et unique manière de résoudre à long terme le problème du déficit budgétaire est de résorber le chômage pour, d’un côté, réduire les frais, de l’autre augmenter les cotisations. L’emploi est en soi un facteur de richesses tout comme peut l’être la présence de services publics sur le territoire. D’ailleurs ne dit-on pas qu’une école qui disparaît annonce la mort de la commune. « Il n’y a pas de moyen de coercition plus violent des employeurs contre les employés que le chômage », disait Henri Krazucki3. Il apparaît donc évident que la suppression de milliers d’emplois de fonctionnaires n’est pas efficace d’un point de vue budgétaire. Elle est même contre productive et parfaitement dogmatique. 

Réformer oui mais pour résorber les inégalités

L’éducation est un droit fondamental, un devoir pour l’Etat et les citoyens et qui plus est, un « investissement » sur l’avenir pour assurer la paix, le rayonnement et la prospérité d'une société. « Ouvrir une école, c’est fermer une prison », disait Victor Hugo. Un rapport du Sénat faisait apparaître récemment que « Précurseur ou générateur de délinquance, il est impossible d'affirmer que l'échec scolaire, pas plus que les difficultés familiales, fabrique à lui seul la délinquance. Pour autant, plusieurs indicateurs mettent en évidence le rôle qu'il joue dans le basculement. En effet, si tous les jeunes en échec scolaire ne sont pas des délinquants, une immense majorité de ces derniers n'a pas réussi à l'école4 ».

On le dit très souvent, l'éducation est « le » rempart contre les inégalités. Pourtant, la réalité est loin d’être aussi rose. « En France, selon Eric Charbonnier, responsable pour la France de l'étude Pisa5 de l'OCDE, un lycéen de milieu défavorisé a deux fois moins de chances d'entrer dans l'enseignement supérieur que s'il avait grandi en Espagne ou un Irlande » et « Un lycéen a déjà 4,3 fois plus de risques d'être en échec à 15 ans s'il est issu d'un milieu social défavorisé que s'il fait partie des classes supérieures. La moyenne des pays de l'OCDE est de trois fois ». Il y a donc au contraire des réformes à mener pour réduire ces inégalités qui s’accroissent dans le temps et qui ont des répercussions sur l’ensemble de la société avec la multiplication des coûts différés.

http://lexpansion.lexpress.fr/economie/le-non-remplacement-d-un-fonctionnaire-sur-deux-rapporte-peu_249533.html

http://www.monde-diplomatique.fr/2001/11/BEAUD/15764

http://www.senat.fr/rap/r01-340-1/r01-340-1.html rapport sur la délinquance des mineurs, de Jean-Claude CARLE et Jean-Pierre SCHOSTECK, juin 2002

http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/02/11/ecole-l-echec-du-modele-francais-d-egalite-des-chances_1304257_3224.html

Les autres écrans de fumée proposés par le gouvernement sont encore moins convaincants.

On dépense trop dans l'éducation ? Faux. Pour l'investissement dans l'école primaire, l'OCDE lui-même a démontré que la France était… avant dernière des pays membres. Cette même organisation démontre, citée par l'étude « L'Etat de l'école » du ministère de l'Education Nationale6, que le nombre moyen d'élèves par enseignant dans le premier degré était de 19,9 en France en 2008 contre 18 en Allemagne, 14,4 en Finlande, 12,6 en Belgique, 10,6 en Italie. Et cela alors que le nombre d'élèves scolarisés va augmenter de 63 500 en 2011 avec dans le même mouvement la suppression de 16 000 postes. 
Par ailleurs, la France est dans la moyenne OCDE pour la dépense globale (6% du PIB pour 5,7% de moyenne) mais bien loin de la moyenne pour le primaire :


On dépense de plus en plus ? Faux. La courbe suivante démontre, qu'à PIB constant, la France a dépensé de moins en moins dans l'éducation depuis de nombreuses années. Le plus dramatique dans cette courbe (part du PIB dépensée dans l'éducation7), c'est que l'on peut constater que c'est en 1998 que commence la rechute.

http://www.education.gouv.fr/cid53863/l-etat-ecole-indicateurs-sur-systeme-educatif-francais.html
source SNES



On recrute en masse dans l'Education Nationale comme le dit la campagne de com' actuellement en cours ? Faux. « Il y a 900 000 professeurs en France et leur carrière dure entre 33 et 35 ans, en moyenne. Pour maintenir ces effectifs, il faudrait recruter chaque année 3% des professeurs (pour compenser les départs), soit 27 000 personnes. Or, l’Education Nationale en recrute 16 000. Ce sont donc 11 000 professeurs qui manquent chaque année8 ». Il y a de moins en moins de candidats aux concours. D'ailleurs, une étude récente démontre qu'il y aura bientôt moins de candidats pour enseigner dans le second degré que de postes offerts9 ! 

Nos « performances » sont médiocres malgré un investissement lourd (étude Pisa, classement des universités de l'université de Shanghaï, etc.) ? Vrai et faux. Ces classements ne valent que pour ceux qui les font. Si je veux créer mon propre classement à partir des valeurs qui sont les miennes : égalité, ouverture d'esprit des enfants, promotion sociale, diffusion de culture et de connaissances, formation d'un citoyen avant tout, épanouissement de l'enfant, intégration sociale, apprentissage d'une bonne hygiène de vie, transmission de valeur, compréhension du monde, etc. le résultat serait sans doute bien différent, même si pour la France, il serait sans doute encore plus calamiteux. 

L'école ne se doit pas d'être « performante », ou plus exactement elle ne doit pas « former des individus performants », sous-entendu des « machine productives, dociles et rentables pour l'industrie ». L'école doit former des citoyens libres et égaux en droits, « sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation10. »

De même, il est tellement aberrant d'un strict point de vue économique de ne pas investir dans l'intelligence, aussi bien à court terme qu'à moyen ou long terme, qu’on peut s’interroger sur les véritables motivations de la présidence Sarkozy. Ne serait-ce pas tout simplement l'objectif porté par l’AGCS de l’OMC ? « Bien que l'on ait longtemps considéré que les services offraient moins de possibilités pour l'expansion du commerce que les marchandises, en raison de la multitude des barrières techniques, institutionnelles et réglementaires existantes, cette opinion a été démentie par l'introduction de nouvelles technologies facilitant la fourniture de services (par exemple, les communications par satellite, etc.), l'ouverture dans de nombreux pays de monopoles de longue date (par exemple, la téléphonie vocale) et la libéralisation progressive de secteurs jusqu'ici soumis à restrictions, tels que le secteur bancaire et celui de l'assurance. Ces faits nouveaux, associés aux changements dans les préférences des consommateurs, ont contribué à accroître les flux de services internationaux11. » Privatiser pour étendre le champ du profit capitaliste à ce « service » potentiel constitue en effet une mine d'or, nous le disions plus haut. 

Astrid Gouzik- Marianne Source
http://www.marianne2.fr

http://blog.educpros.fr/pierredubois/2010/12/18/moins-de-recrutes-et-de-candidats/

http://www.un.org/fr/documents/udhr/

L’autre objectif de la droite est connu : maintenir le statut quo social (inégalitaire donc) et la possibilité de trier « le bon grain de l’ivraie ». La droite considère que la réduction des inégalités n'apporte rien à la liberté. Elle s'abrite derrière la notion d'égalité des chances, qui masque sa volonté d'abandonner chacun à son sort en rejetant la faute des inégalités sur celui qui la subit. C’est par conservatisme qu’elle promeut le maintien des (des)équilibres existants dans l’intérêt de quelques-uns. La droite entretient en ce sens la crédulité d’un peuple (et notamment les plus anciens) et les postures réactionnaires qui se confondent avec la stigmatisation des enseignants et des enfants (« le Bac, c'était autre chose à mon époque ! »). 

Théorie du complot ? Pas sûr. Les deux courbes suivantes apportent des éléments tout à fait éclairants.


Figure 3 (12et13) : les effectifs et le nombre d’enseignants sont stables dans le privé alors que dans le public ils s’effondrent.

http://www.wto.org/french/tratop_f/serv_f/gatsqa_f.htm


Source la tribune http://4tous.net/ecoledemain/spip.php?article453

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