L’espace métropolitain Loire-Bretagne ou l’addition des pôles cassés

Publié le par l'agora de Bretagne

Par Christophe KERGOSIEN

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La réforme des collectivités du 16 décembre 2010 a relancé le débat sur l’organisation institutionnelle de la France. Les métropoles ou ce que l’on appelle le phénomène de métropolisation en sortent confortées au détriment des unités départementales et régionales. La compétitivité est un des arguments majeurs des partisans de la métropolisation, qu’ils soient de gauche ou de droite,  ce genre de débat dépassant les frontières politiques traditionnelles. 

 

Si la gauche a très tôt fait savoir qu’elle reviendrait sur cette réforme, elle n’a pas été très explicite sur le niveau de toilettage qu’elle entend opérer. La dépolitisation consciente de ce débat au niveau des instances locales et tout particulièrement des Etablissements de coopération intercommunale (EPCI) quand il s’est agi de discuter des périmètres des nouvelles cartes intercommunales révèle ô combien il est illusoire d’imaginer un possible retour en arrière une fois que les coups de ciseau auront été donnés. Il y a fort à parier que la gauche au pouvoir s’accommode de ce mouvement de recomposition institutionnelle initié par Nicolas SARKOZY qui conforte les acquis en renforçant les pôles qui font l’attractivité de la France tout en incitant les autres à s’inscrire dans une compétition pour exister. 

 

Le déterminisme jacobin et le fruit de l’histoire du commerce international ne sont ici pas une seule seconde remis en cause et ce n’est pas le déplacement de compétences des conseils généraux vers les nouveaux pôles urbains ou les métropoles qui va modifier fondamentalement l’organisation territoriale de notre pays. Dans ce dessein, les pouvoirs politiques et économiques qui se concentrent déjà sur Paris Ile-de-France, Lyon, Lilles et Marseille ne peuvent qu’être renforcés. Ces villes sont les seules à détenir une armature urbaine et une taille critique d’envergure européenne. Gérard COLLOMB vient d’ailleurs de remettre en ce sens à François HOLLANDE une contribution intitulée « Pour un acte III de la décentralisation ». Le maire de Lyon identifie clairement hors Paris Ile-de-France ces trois espaces urbains comme étant d’envergure européenne. Dans sa hiérarchisation, il identifie cinq à six métropoles de niveau national (Bordeaux, Toulouse, Nice, Strasbourg, Grenoble, Nantes) et « une cinquantaine d’autres villes moyennes qui constitueraient les premières bases d’une organisation urbaine ». Rennes entrerait dans cette catégorie.

 

Ce schéma ressemble à s’y méprendre aux pôles de compétitivité dont la création a été décidée par le Ciact du 13 décembre 2002. La volonté initiale était bien de concentrer l’attribution des fonds publics et ainsi favoriser des synergies intéressantes. Pour des raisons d’acceptation politique avec des territoires qui se sont empressés de répondre à l’appel d’offres, 71 pôles ont été au final reconnus au risque d’assister à un saupoudrage d’argent public. Il a donc fallu en passer par la création de catégories pour espérer conserver un quelconque intérêt économique à cette stratégie inspirée des clusters. 

 

Sept pôles ont été considérés de portée mondiale, dix autres à vocation mondiale et cinquante quatre autres d’intérêt national. Depuis, on assiste à un écrémage ou à des reconfigurations de pôles ou à des additions de pôles, l’objectif global restant tout de même la recherche de la concentration la plus efficiente, la fameuse taille critique comme si celle-ci pouvait s’ordonner et comme si les entreprises l’ignoraient. « Pour augmenter la productivité des entreprises concernées d’environ 5 %, il faut doubler le niveau de spécialisation dans une activité et une zone données. Il s’agit donc d’un changement important de la géographie économique pour un gain somme toute modeste. Surtout, les entreprises prennent déjà partiellement en compte ces gains dans leur décision de localisation ; les clusters existent de manière naturelle », nous dit l’étude du CEPREMAP (CEntre Pour la Recherche EconoMique et ses Applications). L’étude affirme que les pôles de compétitivité français seraient peu efficaces par rapport à leur coût élevé : « Si une telle politique réussit à spécialiser artificiellement certains territoires, elle risque en outre de les rendre très vulnérables à des chocs sectoriels que la mondialisation rend plus probables. C’est d’autant plus le cas dans le contexte français que les travailleurs ont une faible mobilité : favoriser la spécialisation des régions lorsque les travailleurs sont peu mobiles, c’est les exposer au risque d’un retournement sectoriel ».

 

C’est cette même logique de l’hyper concentration qui est à l’œuvre dans le mouvement de métropolisation.  Elle répond à la volonté première d’être compétitif dans un monde globalisé en raisonnant par la taille, par « agglomération » d’espaces, de compétences et au final de pouvoirs. Ce dessein purement économiste passe par l’organisation de la compétition entre les villes dans le but d’accéder au précieux sésame d’une hypothétique visibilité internationale, « les trois catégories » déclinées par M. COLLOMB révélant un certain esprit darwiniste. 

 

Pour accéder au statut de métropole et aux compétences et dotations qu’il offre, il faut comptabiliser une population de 500 000 habitants sur son territoire. Rennes Métropole qui est en fait légalement une simple agglomération ne peut y prétendre. La réforme de la carte intercommunale va lui permettre d’accéder au statut de Pôle métropolitain, à l’instar de Brest. Loin de renoncer à leurs ambitions, les deux villes de la Bretagne administrative se retrouvent avec Nantes, Saint-Nazaire et Angers au sein de l’espace métropolitain Loire-Bretagne en espérant ainsi consolider, par la voie de la coopération, leur rôle de « moteurs d’une économie dynamique ». La pratique de l’addition est sensée gommer les désavantages comparatifs initiaux : aucun des sièges sociaux des 500 plus grandes entreprises européennes, un pouvoir économique et décisionnel limité à l’international, un rang modeste dans la hiérarchie économique des métropoles européennes. Mais l’addition se pratique ailleurs. Ainsi, Lyon Agglomération qui compte déjà 1,3 millions d’habitants vient de créer un pôle métropolitain avec Saint-Etienne, Bourgoin-Jallieu et Vienne. Bref, c’est, pour le dire gentiment, la course à l’échalote avec un résultat déjà connu à l’avance. 

 

Il ne s’agit pourtant pas ici de nier l’importance économique de ces villes dans leur paysage régional respectif puisqu’elles ont déjà, chacune à leur échelle, le pouvoir de concentrer des compétences et des savoir-faire, les fameuses fonctionnalités. Mais si le réseau s’exprime par la coopération en tenant compte de l’intelligence de ses points, il en va tout autrement du nombre qui fait ou non la métropole et qui induit une compétition dans laquelle il y a forcément des gagnants et des perdants, une incertitude quand à l’avenir même des compétences. Une fonctionnalité jugée intéressante à Rennes peut être perçue à un autre niveau comme devant être concentrée pour optimiser son efficacité. Il en va de même dans une entreprise. La R&D de PSA est délocalisée à l’étranger au plus près des nouveaux marchés automobiles et ce ne sont pas les services « les plus idiots » de Orange Labs qui sont étrillés par la direction du groupe sur le site de Lannion !

 

Le principe économique ne saurait à lui seul guidé les choix en matière de réorganisation institutionnelle de la France. Celle-ci, il est vrai, s’impose mais dans un mouvement globale inverse, par la décentralisation des pouvoirs de décision à l’échelle des Régions qui reste le niveau de cohésion, de cohérence et stratégique adaptée à un ensemble d’enjeux dont celui de l’économie. Il ne faut jamais oublier que l’on concentre les pouvoirs pour accélérer l’instauration d’un modèle ou d’un changement. Dans ce cas, la question pertinente n’est évidement pas celle de la concentration elle-même (la mécanique) qui n’est qu’une conséquence du choix du modèle que l’on veut imposer mais bien celle du modèle (la politique) à moins bien entendu qu’il ne reste plus rien à discuter démocratiquement (la technostructure triomphante).

Publié dans ECONOMIE

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