La question sociale au cœur de l'écologie Par Daniel CUEFF

Publié le par l'agora de Bretagne

Rennes, le 18 juin 2011

Le sentiment de liberté

Depuis sa naissance, tout individu est formé par les conditions d'existence qui sont les siennes. Elles forgent chez lui, ce que Pierre Bourdieu appellera l'Habitus, c'est à dire des comportements sociaux et façons de voir la vie qui sont durablement incorporés.

Ainsi, la langue maternelle est acquise par l'expérience sociale du langage et fait partie intégrante de  tout individu. Même interdite de pratique par un pouvoir politique totalitaire, la langue maternelle acquise n'est jamais oubliée.

L'habitus, outre le fait de faire corps avec l'individu, reproduit des comportements sociaux et des représentations sociales qui ont une tendance à reproduire les conditions d'existence.

Cette théorie dite de la reproduction pose immédiatement la question de la liberté. Tout individu se sent libre quand on valide, approuve, reconnaît chez lui les représentations et comportements sociaux que lui même reproduit puisque ceux-ci font partie intégrante de ce qu'il est.

A l'inverse, une critique sociale de ses comportements et représentations sociales incorporées, portent en germe le risque de développer chez l'individu, un sentiment fort d'atteinte à sa liberté en ce qu'elles remettent en cause sa personne, dans son intégrité même.

On pourra esquisser, avec Bourdieu, la notion de violence symbolique quand ces remises en cause, pourtant souvent généreuses, (pour le bien de l'individu) ou basées sur l'expertise extérieure à l'individu, provoquent un sentiment de mal être difficile à cerner, dans la mesure où la violence symbolique exercée, n'est pas visible clairement, contrairement à la violence verbale ou physique.

La violence symbolique s'exerce d'autant plus fortement quand le jugement porté sur l'autre, l'est par un individu d'une classe sociale dominante qui porte son regard critique sur les pratiques appréhendées de façon déficitaire, détectées chez le dominé mis dans cette position en raison de comportements et représentations sociales jugés disqualifiant.

Écologie et violence symbolique

Qu'en est-il de l'écologie? Peut-elle être génératrice de violence symbolique ?

Je prendrais appui sur un exemple observé très récemment dans le cadre d'une recherche -action.

Une femme habitant un quartier populaire et vivant maritalement avec 3 enfants suit une formation avec la conseillère d'éducation familiale du Centre social dans le cadre d'un programme lié au RMI. Thème de la formation : « comment manger mieux pour moins cher ? ».

Une équation de consommation vertueuse est présentée :
Acheter bio + acheter moins + préparer soit même = économie + santé + non atteinte à la planète. La démonstration est faite lors de la formation : un kg de carottes bio, achetées au marché et râpées par soi même, revient moins cher qu'une barquette de carottes râpées d'un magasin discount ou encore moins coûteuse que tout produit congelé compte tenu du coût de l'énergie nécessaire au congélateur.
La mère de famille sera absente la deuxième journée de formation prétextant un problème de santé. En fait, elle jugeait cette formation inutile, ne voulant pas modifier ses pratiques 

Comment se fait-il que face à une démonstration rationnelle, l'éducation et la sensibilisation n’aient aucun effet ?
La réponse singulière se trouve dans le mode de vie de cette femme. En effet, elle a chez elle depuis quelques années déjà, un grand congélateur pour la famille et achète tout, chaque début de mois « au moment où l'argent rentre ». Elle souhaite ainsi garantir que « les enfants auront  à manger jusqu'à la fin du mois » et « éviter que tout parte à l'alcool ».
En conséquence, la formation remet en cause une rationalité d'achat en proposant d'autres modalités considérées plus vertueuses, mais qui ne pouvaient pas avoir une efficience chez cette personne. 

La modalité d'achat raisonnée de la mère de famille s'accompagne aussi d'une stratégie alimentaire mixant le strict nécessaire à une volonté de faire plaisir aux enfants, c'est à dire d'acheter par exemple un type de glaces vantées à la télévision que les enfants réclament pour être comme les autres. Cette vie quotidienne implique aussi un formatage des goûts par des produits dominants, notamment en sucre et en sel, dont il est difficile de se défaire.

La critique sociale, portée par cette formation, a créé un phénomène de fuite (trouver un prétexte pour ne plus aller à la formation). Dans d'autres circonstances, un sentiment de culpabilité, de refus, de soumission, voire des réactions violentes peuvent être directement produits par une violence symbolique invisible mais bien réelle.

En ma qualité de Maire d'une petite commune, j'ai vécu aussi ce type de problématique. Je vais l'illustrer par un exemple. 
Quelques semaines après mon élection en 2001, j'ai été invité par des citoyens d'un lotissement à prendre l'apéritif chez eux. Nous étions au mois de juin. Or, dans ce lotissement, les jardins donnent sur une voie à grande circulation. Nous avions l'impression d'être quasiment sur la route et cela m'était pénible. Les personnes semblaient par contre habituées.

J'ai cependant proposé de réfléchir à la construction d'un mur anti-bruit. J'ai ressenti de suite que les personnes n'étaient absolument pas réceptives et qu'au contraire, elles semblaient m'en vouloir de faire cette proposition pourtant généreuse de mon point de vue.

En fait, je me suis demandé si en faisant cette proposition, je ne signifiais pas aux personnes qu'elles avaient acheté une maison mal placée et bruyante alors que les familles suaient sang et eau pour  rembourser les emprunts en travaillant dur en tant qu'ouvriers ou employés.

Je me rendais involontairement coupable d'une remise en cause de tout un mode de vie et d'une aspiration profonde à l'accession à la propriété.

En résumé, il est fort à craindre que le développement durable apparaisse pour les plus modestes comme l'attitude de dominants qui savent comment « vivre écolo » et qui portent sur les dominés, un  jugement déficitaire (comportement non conforme).

La violence symbolique qui est le mode opératoire d'une critique profonde des comportements de la personne est, de fait, rejetée, les travailleurs sociaux mais aussi les associations militantes et les partis oubliant que la conscience d'un problème ne signifie pas du tout un changement automatique des pratiques.

Ce n'est pas parce que vous savez que fumer tue, que vous arrêtez nécessairement de fumer, surtout quand le fait de fumer est devenu un acte social faisant partie de votre identité, notamment dans la relation à l'autre, sans compter, bien entendu, la dépendance physique.

L'écologie et la question du changement

Pour autant, les comportements changent et les individus sont capables de modifier leurs conditions d'existence.
Cela se fait souvent à la faveur d'une conjoncture, c'est à dire, à la faveur d'une situation, d'un événement, d'un changement qui vient impacter la vie ordinaire.

Là aussi, je vais prendre quelques exemples :

Celui de mon grand père, assez âgé et à qui nous avions décidé, entre petits enfants, d'offrir un téléphone et de l'installer chez lui. Ce téléphone, il ne l'a jamais décroché, ni pour téléphoner, ni pour répondre. Cette technologie ne faisait pas sens pour lui. Face à nos interrogations, sa réponse était claire : « si vous voulez me parler, vous n’avez qu'à venir me voir ! »
Mon grand père n'avait pas rationalisé la technologie comme étant de nature à modifier ses façons de faire et ses relations à la famille.

Tout au contraire, quand Internet est entré dans ma vie, je l'ai rationalisé comme indispensable pour pouvoir communiquer au risque, sinon de me couper durablement d'un réseau qui s'organisait à vive allure. J'ai donc rationalisé cette technologie comme devant modifier mes conditions de travail et je suis aujourd'hui, comme bien d'autres, sous « perfusion » de l'Internet et du portable.

Dernier exemple enfin, d'un point de vue social, nous sommes en train de remarquer que l'augmentation du prix du carburant a fini par modifier (encore à la marge) les comportements de déplacement. 

C'est la conjoncture qui a commencé à imposer chez certains une modification de comportement mais parce que cela a été rationalisé par la personne comme très utile. Alors que depuis des années et des années des associations de co-voiturage « rament » pour faire prendre conscience de l'intérêt de partager les déplacements !

Le changement est donc possible mais, compte tenu de l'habitus incorporé, ces changement ne peuvent se faire que dans un champ des possibles lui même socialement orienté.

Pour ces raisons, je mets quelques doutes sur l'efficacité de la démocratie participative comme modalité effective de changement.

En effet, pour reprendre l'expression fameuse de Karl Marx : « Puisque c'est la société qui fait l'homme, changeons la société », il est probable, à mon sens, que l'enjeu principal se trouve dans la lutte pour l'amélioration des conditions d'existence. Il s'agit d'un combat social et politique au sens conflictuel du terme.

La démocratie participative s'appuie sur la mise en mouvement des personnes vers l'élaboration de solutions collectives qui, par essence, s'appuient sur les habitus socialement constitués et donc sur des comportements et représentations socialement acquises.

Il y a donc risque de reproduction du même.

Quand dans ma commune, j'ai décidé de passer la cantine  « tout en bio », je me suis bien gardé de « faire de la démocratie participative », qui aurait à l'époque , en 2003, certainement aboutie à la décision de faire un essai (genre un plat par semaine), peut être même d'y renoncer. En effet, selon l'avancée de la concertation, j'aurais eu des oppositions fortes et la remontée de préoccupations ingérables (« les enfants ne vont pas aimer », « cela va être spécial », « peut -être même végétariens », etc.).

De façon « autoritaire », j'ai préféré installer la cantine « bio » et provoquer une conjoncture sur une base politique non négociable. C'est ainsi que le 5 janvier, les enfants sont rentrés de vacances, tous les aliments étaient issus de l'agriculture bio et cela a marché.

Par contre, il a fallu travailler en amont et développer un forte démocratie implicative pour mettre en mouvement un projet qui avait besoin de l'expertise de chacun (la cuisinière, le GIE manger bio 35et les modalités de commande en fonction des saisons, etc.).
La cuisinière pouvait légitiment voir dans ces modifications importantes, une remise en cause effective de ses façons de faire bien ancrées chez elle. Il fallait donc s'appuyer sur son savoir faire. Ainsi, spécialiste, entre autres, du rôti de porc aux pruneaux, elle a cuisiné du rôti de porc bio aux pruneaux bio.

Dans un second temps, nous avons introduit plus de légumes et plus de protéines animales.

L'expérience a dégagé un savoir d'expérience qui nous a apporté des éléments de preuve notamment sur 3 points :

quand on fait tout bio, c'est moins cher que le traditionnel ou le concédé,
les enfants aiment et la fréquentation de la cantine explose, les enfants s'occupent d'un jardin potager bio,...
le prix payé par les parents demeure parmi les plus bas du département.


Si une conjoncture peut favorablement modifier les pratiques et représentations sociales sous réserve qu'elle soit rationalisée par la personne qui décide d'apporter des changements dans ses conditions d'existence, elle ne saurait remplacer le nécessaire combat politique.

Améliorer les conditions d'existence est déterminant en première et dernière instance.

J'ai voulu démontrer également en filigrane, que croire que l'enseignement ou la pédagogie sont de nature à modifier durablement la société, est probablement de portée limitée. Cela peut par ailleurs, camoufler le véritable enjeu qu'est le combat politique, en s'attaquant seulement aux comportement individuels 

Sensibiliser les pauvres à un mode de consommation écologique alors qu'ils ont un accès difficile à la consommation sera inopérant. Le vrai combat est l'acquisition à de nouveaux droits, par exemple le revenu minimum inconditionnel, droits auxquels il nous faut réfléchir.

Conditions d'existence
HABITUS
Pratiques sociales
Représentations sociales

Daniel CUEFF
Conseiller Régional
Maire de Langouët
Président de la Communauté 
de communes du Val d’Ille

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