Le découplage croissance-carbone ou le moteur de la transition économique

Publié le par l'agora de Bretagne

Par Christophe KERGOSIEN

 

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On peut lire ce jour dans la revue Novethic’info un article très intéressant titré « La croissance verte à la peine ». La rédaction s’appuie sur une étude de PriceWaterhouseCooper qui démontre qu’en 2010 avec une économie affaiblie par la crise, la croissance mondiale demeure très polluante. Le PIB culmine à 5,1 % et les émissions de CO2 à 5,8 %. 

 

Et de constater, à quelques jours de l’ouverture des négociations sur le climat de Durban, que l’objectif de maîtrise du réchauffement à 2°C s’éloigne du champ des possibles. C’est ici moins surprenant. Le climatologue Jean JOUZEL avait récemment confié à l’AGORA qu’il s’agissait dorénavant d’une chimère, la mobilisation des Etats n’étant pas au niveau de l’enjeu. La crise est passée par là. 

 

Dans un scénario au fil de l’eau, L’Agence Internationale de l’Energie estime la hausse des émissions de CO2 à 20 % d’ici 2035 soit, concrètement, une élévation de la température de 3,5°C. Le choc positif du rapport STERN, dont les conclusions restaient optimistes selon l’aveu même de son auteur, semble s’être évaporé. Il n’est pas sans intérêt de rappeler ici l’enseignement essentiel de ce rapport : il est moins coûteux d’investir aujourd’hui dans une économie sobre et décarbonée que de régler après coup la facture des conséquences d’un changement climatique. 

 

Le focus de PriceWaterhouseCooper montre combien le chemin de la transition des modèles de société est loin d’être défriché. Le système économique peine à intégrer les éléments d’une adaptation nécessaire, que ce soit sur le plan stratégique ou sur le plan pratique. L’efficacité technologique et de production ne parvient pas encore à compenser les effets négatifs de la création de richesse et de la croissance de la population. L’effort des entreprises reste boosté par les contraintes réglementaires du type Grenelle 2 plutôt que par l’appétit de nouveaux marchés comme ceux des économies d’énergie, des énergies renouvelables, de la gestion des réseaux ou encore de la mobilité. En France, le nucléaire ne saurait masquer plus longtemps ce conservatisme entrepreneurial dommageable pour l’avenir.  

 

Tim JACKSON a montré dans son ouvrage de référence Prospérité sans croissance que le découplage absolu entre la croissance économique et son impact environnemental était un mythe. Il ne croit pas à l’hypothèse d’un découplage absolu qui se traduirait de conserve par un PIB à la hausse et un impact écologique moindre. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, loin s’en faut, comme on vient de le voir à la lumière de la réalité du bilan de l’année 2010. JACKSON admet tout de même qu’un découplage relatif est envisageable, le rythme de la consommation/pollution ralentissant alors au fur et à mesure d’une meilleure efficacité technologique du système productif. 

 

En érigeant le découplage au rang de mythe, JACKSON considère que l’économie verte est un leurre ou un chemin sans issue. Le chercheur britannique se concentre alors sur ce qu’il identifie comme étant les causes fondamentales de la problématique environnementale auxquelles il convient de remédier : la conception du travail, l’épanouissement personnel et collectif.

 

L’économiste Eloi LAURENT, dans une récente étude, discute cette conclusion et montre que le concept de découplage est au contraire tout à fait essentiel comme instrument de la transition écologique des économies, à condition qu’il soit perçu dans toutes ses dimensions. Il réhabilite le concept de découplage dans ses variantes et sa complexité comme grille de lecture utile et feuille de route pour les économies du monde pour les trente années à venir : « En niant la possibilité du découplage absolu et la pertinence pour la transition écologique du concept de découplage, il (JACKSON) commet sa véritable erreur, élude les réels problèmes liés à cette notion et prive son lecteur d’un outil précieux d’analyse et de levier des politiques publiques pour la transition écologique de l’économie ce qu’illustre le cas européen ».

 

Eloi LAURENT souligne que l’augmentation du PIB réel s’y est accompagnée au cours de la période 1996-2007 d’une baisse des émissions de dioxyde de carbone et de GES. On a donc pu constater, dans l’UE à 15, un découplage absolu croissance-carbone. Mais a-t-il été obtenu au prix de fuites de carbone, c’est-à-dire d’un transfert des émissions de la zone UE vers les pays en voie de développement dont les émissions explosent sur la même période ? Evidemment oui. La même analyse sous l’angle non plus de la production mais de la consommation (importation des émissions comptabilisée) sur le même espace géographique révèle bien une réalité inversée. 

 

La performance ou l’amélioration de l’efficacité de l’appareil productif européen est donc à pondérer pour permettre d’apporter des solutions politiques et techniques adaptées. Il ne s’agit certainement pas de tourner le dos à l’économie verte car elle est la seule à même de permettre à l’Europe d’atteindre la soutenabilité de son développement et d’en faire profiter le reste du monde. Contrairement à ce qu’affirme JACKSON, le découplage est à encourager pour autoriser une évolution positive d’une situation guère brillante en 2010. Ce qui n’enlève rien à la pertinence de ses autres réflexions. 

 

Les références de l’article :

 

http://www.novethic.fr/novethic/investissement-socialement-responsable/responsabilite-sociale-entreprise.jsp

 

http://www.pwc.com/

 

http://www.lagoradebretagne.fr/article-jean-jouzel-et-le-climat-85274577.html

 

http://webarchive.nationalarchives.gov.uk/+/http://www.hm-treasury.gov.uk/sternreview_index.htm

 

http://www.ofce.sciences-po.fr/publications/revue.htm

 

Prospérité sans croissance, la transition vers une économie durable, par Tim Jackson, édition étopia-déboeck, 2010 

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