Les injustices environnementales creusent les inégalités

Publié le par l'agora de Bretagne

Par Christophe KERGOSIEN

 

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La France a dix ans de retard. Dix ans de retard sur le Royaume-Uni dans la prise en compte de la précarité énergétique, dit  fuel poverty outre-Manche. Si la loi Grenelle 2 rectifie le tir, on reste loin du compte. La piètre qualité des logements (58% du parc social breton est classé D ou E), les prix à la hausse de l’énergie et des revenus stables ou faibles constituent la base de « la spirale de la précarité énergétique » comme le souligne le rapport de Philippe PELLETIER.

 

Environ 3,4 millions de ménages (13%) seraient concernés en France. Selon l’INSEE, l’effort énergétique varie en fonction de la condition sociale des ménages. Il serait de 20 % dans les logements des plus modestes soit 40 % supérieur à celui consacré par les ménages les plus aisés. L’INSEE précise que « les progrès énergétiques ont davantage profité aux ménages aisés pour lesquels le poids de la facture énergétique dans la consommation a baissé d’un tiers depuis 1985, contre un quart pour les ménages les plus pauvres ». Les inégalités se creusent et ce n’est pas une surprise. Elles sont aussi de l’ordre spatial entre les centres des zones urbaines et leur périphérie.

 

L’urgence est donc reconnue mais les actions ne sont pas encore à la hauteur. Selon l’économiste Eloi LAURENT, « les politiques publiques ne sont en l’état ni adaptées à l’ampleur du problème, ni même coordonnées ». Seuls 300 000 logements sont visés d’ici 2017 par le fonds national d’aide à la rénovation thermique des logements privés. L’éco-prêt logement social ne concerne que 800 000 logements très énergivores quand le fonds de solidarité logement ne touchait que 306 000 familles en 2008. Les fonds sociaux d’aide aux travaux de maîtrise de l’énergie de l’ADEME restent peu ambitieux et les tarifs sociaux de l’énergie ne sont pas systématiquement appliqués aux bénéficiaires potentiels.

 

Le coût moyen d’une rénovation varie selon les estimations et les scénarios de la Cellule Economique de Bretagne entre 20 000 et 54 000 € avec des postes de dépenses ainsi décomposés : les fenêtres (32-40%), l’isolation des murs (19-30%) et le remplacement du chauffage (21-30%). L’investissement reste donc important et il n’est pas certain que les dispositifs incitatifs soient en mesure de permettre aux plus modestes de franchir le pas. Un toilettage serait le bienvenu pour ajuster le panel de ces différentes aides et leur opérationnalité avec des pilotages régionaux et locaux. 

 

Les études anthropologiques montrent aussi que les aides ne constituent pas le seul frein. Il en existe bien d’autres, de l’ordre technique (des difficultés ou l’impossibilité de mettre en œuvre)  mais aussi psychologique sur la pertinence d’engager de tels travaux, la complexité des démarches à entreprendre, etc. Un accompagnement pédagogique peut s’avérer utile pour promouvoir l’intérêt des travaux et aussi prévenir, dans la mesure du possible, l’effet rebond repéré par les études microéconomiques qui se traduit par l’utilisation d’une partie des économies obtenues sur la facture énergétique pour améliorer tout naturellement son confort. Les ménages modestes sont tout particulièrement concernés par ce « paradoxe de Jevons ». Leur problème de revenu les incite à diminuer leurs charges jusqu’à parfois se passer de chauffage. Une amélioration de l’isolation se transforme alors en recherche supplémentaire de confort et donc par une augmentation de la consommation qui « efface » le gain obtenu. 

 

Rien n’est donc si simple et il ne faut pas perdre de vue que la précarité énergétique est bien aussi l’expression d’inégalité sociale et environnementale, les problèmes d’humidité liés à un logement mal chauffé, mal isolé, favorisant par exemple le développement des problèmes de santé. L’idée de justice environnementale qui a prospéré aux Etats-Unis dans le sillage de l’activisme civique a fait son entrée en Europe par le Royaume-Uni, singulièrement par l’Ecosse. Elle doit en France devenir une priorité, la pauvreté énergétique ne constituant qu’un élément -certes emblématique- d’une problématique beaucoup plus large et profonde qui ne fait qu’accentuer les inégalités sociales. En 2005, trois ans après le discours fondateur du Premier ministre Jack MC CONNELL, l’Ecosse reconnaissait ainsi que « les communautés les plus démunies peuvent aussi être plus vulnérables à la pression de médiocres conditions environnementales ».   

Références de cet article

Rapport Pelletier

http://www.plan-batiment.legrenelle-environnement.fr/index.php/actualites-du-plan/120-presentation-du-rapport-qprecarite-energetique

INSEE

 http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1351

CERC Bretagne. Construction et développement durable en Bretagne - La rénovation des logements existants - Edition Mai 2009,  http://www.cerc-actu.com/index.php?option=com_content&task=view&id=39&Itemid=90

 

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