Notre-Dame-des-Landes, les modalités de l’expertise en question

Publié le par l'agora de Bretagne

Par Daniel CUEFF

 

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Il existait un petit livre intitulé « De l'autonomie énergétique de sa maison à l’autotomie de la pensée ». Ce titre à lui seul révèle une certaine approche de l'écologie : ce qui fait société, ce sont les sommes des initiatives individuelles. Il s’agit de convaincre les citoyens de modifier leurs comportements et ainsi, peu à peu, de transformer la société.

 

L'économiste américain Jeremy Rifkin inscrit sa Troisième révolution industrielle dans cette perspective fondamentalement empathique. Selon lui, la société est un réseau d'individus liés par des flux d'information et bientôt par des flux d'énergies produites localement. Tout le contraire d'une société  pyramidale où tout se décide  « au dessus ». Invité de Viva Cité à Rennes, Jeremy Rifkin s’est donc prononcé en toute cohérence contre le projet aéroportuaire de Notre-Dame-des-Landes, projet centralisateur produit par la DATAR, qui imaginait dans les années 60 une infrastructure dédiée au Concorde, sur un site jugé stratégique, à la fois isolé et accessible. Ce fut Notre-Dame-des-Landes.

 

Ce choix peut-il être contesté dans sa dimension démocratique ? Avant Mai 68 cela paraissait peu probable. Mais dès les années 70, les contestations grondent depuis les « provinces » et s’amplifient avec l’émergence du mouvement écologiste et d’un syndicalisme paysan de gauche : le Larzac, Plogoff dont les habitants viennent de créer un comité de soutien à la lutte contre le projet de NDL.

 

Or, le conflit n’existe pas dans la société voulue par Rifkin, tout se joue dans la compréhension mutuelle entre les êtres humains, aucunement dans les rapports de forces entre des intérêts divergents, eux-mêmes liés aux positions sociales dominantes dans la société. Sa pensée peut apparaître conservatrice aux yeux des européens dont l’horizon politique et social s’est construit au fil des luttes. Elle rejoint la pensée d’un Carl Rogers, théoricien américain de la non-directivité et dont les travaux ont été promus en Europe à partir de l'université de Rennes 2 : s'il y a conflit entre les patrons et les ouvriers, c'est parce que les uns et les autres ne se comprennent pas. Il suffit de rapprocher les individus dans leurs relations interpersonnelles pour voir s'évanouir les conflits. Le concept de démocratie participative n’est pas étranger à cette vision. 

 

Il est à se demander d’ailleurs si la position du Président de la République concernant Notre-Dame-des-Landes (épuisement des recours, commission de conciliation) ne relève pas d’une telle approche. Il n’en est évidemment rien quand le gouvernement use de la force publique et que d'emblée il est signifié que le projet se fera puisqu'il a été décidé selon les modalités de la démocratie représentative. Or, c'est bien là que le bât blesse. La démocratie représentative est aujourd’hui questionnée de manière répétée sur un point fondamental et récurent : les modalités de l’expertise qui aboutissent à la définition supposée du bien commun.

 

L'expertise qui a conduit à la prise de décision en faveur d’un nouvel aéroport est contestée point par point et ceci de façon très sérieuse par des groupes de citoyens très informés, capables d'apporter de façon rigoureuse toutes les contradictions possibles à des études officielles il est vrai fragiles et douteuses, par conséquent guère légitimes. On ne peut plus se passer comme avant de l'expertise citoyenne. Il faut au contraire affirmer l’implication citoyenne dans les décisions via des formes de démocraties innovantes telles que le théâtre législatif du brésilien Auguste Boal. La démocratie implicative est une nécessité. Nous éviterions ainsi que les expertises l'emportent in fine par l’affirmation de la force, qu’elle soit policière ou insurrectionnelle. La démocratie implicative, parce qu’elle permet le débat politique sans nier la nécessité de construire ensemble des projets partagés, est ce nouvel horizon que nous devons embrasser. C'est aussi parce que Notre-Dame-des-Landes n'a pas permis dans le temps l'exercice moderne de la démocratie qu'il faut renoncer à ce projet.

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