Sarko 2007-2012, le Best-of, J-5 : "Le discours de Dakar"

Publié le par l'agora de Bretagne

A l'occasion des élections présidentielles, et pour se détendre (ou se faire peur c'est selon), l'agora de Bretagne vous offre un petit voyage dans le temps. Revenons en 30 jours sur 30 évènements ou symboles de la période Sarkozyste. L'agora de Bretagne est heureuse de vous proposer, Sarko 2007-2012, le Best-of !

 agora-dakar.jpg

En ce 30 Avril 2012, N°6 : Le discours de Dakar, « Mépris fait de tant d'ignorance »

Nicolas Sarkozy prononce, à l'été 2007, à l'Université de Dakar, un discours écrit par Henri Guaino, qui restera une des tâches indélébiles de son quinquennat. Nicolas Sarkozy avait promis, lors de sa campagne électorale de 2007 d'en finir avec la Françafrique 

Pourtant, le début du discours, reconnaissant l'esclavage et la traite negrière comme un crime contre l'humanité, quoi que terriblement condescendant, annonce un discours plein de bonnes intentions. « Jeunes d'Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance. Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l'esclavage comme des crimes envers l'Humanité. Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes ».

Suivent quelques passages maladroits, notamment « La colonisation n'est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l'Afrique. Elle n'est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n'est pas responsable des génocides. Elle n'est pas responsable des dictateurs. Elle n'est pas responsable du fanatisme. Elle n'est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n'est pas responsable des gaspillages et de la pollution ». Je pense qu'on peut dire, objectivement, encore aujourd'hui, que l'Europe et la France, sont en partie responsables des guerres sanglantes, par un tracé de frontières autoritaires datant d'une décolonisation largement ratée ; des génocides, par la passivité de leur forces armées ; des dictateurs, que nous avons parfois mis nous même en place et défendus contre leurs propres peuples ; de la corruption, qui fonctionne encore très bien dans les deux sens ; des gaspillages, notamment par la politique agricole imposée par l'OMC et enfin de la pollution de l'Afrique, en y envoyant nos navires poubelles et en y extrayant des minerais précieux dans des conditions scandaleuses. D'ailleurs, en fin de discours, Le Président de la République l'admettra à demi-mot : « Vous savez qu'à être trop naïve, l'Afrique serait condamnée à devenir la proie des prédateurs du monde entier. Et cela vous ne le voulez pas. Vous voulez une autre mondialisation, avec plus d'humanité, avec plus de justice, avec plus de règles ». On passera sur la naïveté supposée d'un continent à qui le Président de la République s'adresse à la troisième personne, pour remarquer que Nicolas Sarkozy a bien identifié des « prédateurs », sans aller jusqu'à les nommer.

On retiendra aussi « Pour le meilleur comme pour le pire, la colonisation a transformé l'homme africain et l'homme européen ». Pour le meilleur et pour le pire ? C'était donc un mariage. Un mariage forcé alors. Enchaîner sur la leçon de droit de la femme que Nicolas Sarkozy a aussi glissé dans son discours aurait été, à cet instant, difficile 

Quelques passages resterons bien intentionnés, notamment dans la reconnaissance de la dette que nous avons depuis la colonisation et par le rappel de l'effort de guerre subis par les africains pour la France et l'Europe, notamment les célèbres tirailleurs sénégalais.

Le naturel revient quand même au galop quand Nicolas Sarkozy nous refait le coup de l'homme primitif descendu de son arbre : « Je suis venu vous dire que l'Homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l'Homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires ». Cette vision réductrice, digne de Tarzan, est un des éléments foncièrement racistes de ce discours.

Vient alors rapidement le passage honni. « Le drame de l'Afrique, c'est que l'Homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine ni pour l'idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l'Homme échappe à l'angoisse de l'Histoire qui tenaille l'Homme moderne mais l'Homme reste immobile au milieu d'un ordre immuable où tout semble être écrit d'avance. Jamais l'Homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin. […] Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l'enfance. Le problème de l'Afrique, c'est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter ». Jacques Chirac, grand promoteur des arts premiers et des cultures ancestrales, portera sur cette partie du discours le seul jugement qui vaille en déclarant que « L'homme africain est entré dans l'Histoire, il y est même entré le premier. On ne peut avoir à son égard que du respect, le respect que l'on a pour un ancêtre commun. ».

Sur la fin de ce discours, Nicolas Guaino et Henri Sarkozy, se laisseront aller à la critique de leurs propres propos : « Ceux qui jugent la culture africaine arriérée, ceux qui tiennent les Africains pour de grands enfants, tous ceux-là ont oublié que la Grèce antique, qui nous a tant appris sur l'usage de la raison, avait aussi ses sorciers, ses devins, ses cultes à mystères, ses sociétés secrètes, ses bois sacrés et sa mythologie, qui venait du fond des âges ». Le chasseur-cueilleur du début du discours appréciera.

Finalement, on y apprendra que nos amis africains se sont laissés aller au bolchévisme mais qu'ils se soignent puisque « L'Afrique a payé trop cher le mirage du collectivisme et du progressisme pour céder à celui du laisser-faire. Jeunes d'Afrique, vous croyez que le libre-échange est bénéfique mais que ce n'est pas une religion. Vous croyez que la concurrence est un moyen mais que ce n'est pas une fin en soi. Vous ne croyez pas au laisser-faire. »

Nicolas Sarkozy aura donc échouer à entrer dans l'histoire de l'Université de Dakar. Sa vision de l'Afrique - qui est celle d'Henri Guaino car Nicolas Sarkozy n'en a aucune pour n'être jamais sorti de Neuilly - est une vision passéiste et poussiéreuse. Venu inciter la jeunesse d'Afrique à entrer dans l'histoire, Nicolas Sarkozy serait bien avisé de méditer cette sentence prononcée par un auditeur africain du discours. Pour Mamadou Diouf, ce type de discours n'est que « mépris fait de tant d'ignorance. ».

Commenter cet article