Toujours plus de débit ! Pour quoi faire, au fait ? ... Par Kernel SPACE ... rennes le 1er Août 2011

Publié le par l'agora de Bretagne

Réduire l'inégalité territoriale par l'élimination des zones mal desservies par l'internet fixe (« zones grises ») est un objectif impérieux d'aménagement du territoire pour lequel il est naturel de voir la Région Bretagne jouer un rôle majeur en l'absence manifeste de toute volonté des opérateurs d'améliorer le service fourni à ces territoires jugés peu rentables car en général peu peuplés. Il en va de l'attractivité de ces territoires, de l'égalité des chances des citoyens et de l'équilibre de l'ensemble de la région.

Cette réduction suppose effectivement une montée en débit dans les zones grises. Est-ce à dire que la montée en débit est l'objectif que doivent se donner les collectivités territoriales pour réduire les inégalités entre citoyens ? La montée en débit généralisée est-elle la seule façon de mesurer l'action des collectivités territoriales ? Est-ce même seulement une bonne approche ? 

Pour prendre une analogie, que dirait-on de collectivités territoriales s'engageant pour la multiplication sur leur emprise de la capacité de diffusion en nombre de chaînes de télévision commerciales ? On entend l'objection que les TIC offrent bien plus que les télévisions commerciales en termes de service ; on doit également entendre ce point que les infrastructures de réseau qu'il faudrait faire croître de façon volontariste sont aussi le support d'acteurs géants dont le modèle économique, fondé sur la publicité et plus généralement la revente de cerveaux disponibles qualifiés en termes d’âge, de genre ou de catégorie socio-professionnelle par l’exploitation des données d’interaction avec les plates-formes de service, n'est guère différent de celui des télévisions commerciales. Les TIC, certes, ce n'est pas que cela, mais il convient de ne pas ignorer que les architectures de réseau font la part belle à ces acteurs en maintenant une forte asymétrie des débits qui place les utilisateurs dans la position de clients passifs, « sous la douche » jaillissant des serveurs ; comme si cela ne suffisait à faire indiquer clairement à « the user » que sa place est celle du client, les régulateurs de tous poils en rajoutent dans le maintien de cette asymétrie en partant à la chasse aux infrastructures pair-à-pair, a priori soupçonnées de « piratage ». 

Il n'est pourtant pas a priori évident que la disponibilité simultanée pour chaque foyer de plusieurs chaînes de télévision 3D doive être un objectif pour les collectivités : le sort de l'esclave de You Tube n'est pas plus enviable que celui de l'esclave de TF1. Les acteurs commerciaux, acteurs réseau et acteurs « over the top » (utilisateurs des infrastructures réseau), sont assez puissants pour prendre en charge ce type d'objectif eux-mêmes quand cela leur paraîtra rentable.

Plus que la question du débit, c'est bien la question des usages et des inégalités qu'ils révèlent qui est posée et qui devrait être au centre des réflexions des collectivités territoriales. Epineuse notion qui ne se laisse pas malheureusement « évaluer » aussi simplement qu'un débit et ne se traduit donc pas aussi directement en « plans d'action » volontaristes.

De quoi parle-t-on quand on parle de « fracture » ou de « fossé » numérique ? Un récent rapport du Centre d'Analyse Stratégique pointait au terme de son analyse des inégalités vis-à-vis des TIC aisément corrélables aux différences d'âge, de catégories socio-professionnelles, etc. Pour intéressant que soit ce rapport, il est vraisemblable que la même méthodologie appliquée à l'usage de l'épluche-légume aurait apporté le même type de résultat.

Plus cruciales que les différences entre catégories sont les fractures qui apparaissent à l'intérieur d'une même classe d'âge, particulièrement les plus jeunes, si on veut bien se rappeler l'importance croissante que prennent les media sociaux dans leur socialisation. 

Dans ce domaine, la principale rupture apparue ces dernières années est celle de l'internet mobile (l’explosion des « smartphones ») qui rend ces interactions sociales bien plus intenses que les consultations périodiques sur l'internet fixe. La fracture qui se creuse ici au niveau des usages se situe entre ceux qui ont accès à cet internet mobile et les autres. La condition du développement et de la maîtrise par tous de ces nouveaux usages plus horizontaux n'est pas une augmentation du débit de l'internet fixe, c'est l'acquisition d'un terminal et du forfait correspondant.

Il y a une dizaine d'années, certaines collectivités territoriales avaient engagé une politique volontariste d'équipement des plus jeunes en ordinateurs afin de donner à tous la possibilité de jouer à armes égales avec les outils de l'internet fixe. Aujourd'hui, ce n'est pas le débit de l'internet fixe qui devrait focaliser l'attention de ces collectivités mais l'urgence qu'il y a à reproduire cette action avec les terminaux mobiles afin de donner à tous la possibilité de se former aux modes de communication et de socialisation spécifiques qui se créent sur l'internet mobile et qui seront les normes sociales de demain. 

Une population jeune mieux formée dans son ensemble à ces usages, en maîtrisant les codes qui s'étendent dans toutes les dimensions de la vie sociale et se renouvellent en permanence sera un atout pour la région et un élément que les acteurs commerciaux de l'internet ne manqueront pas de prendre en compte dans leurs plans d'investissement.

Les usages, leurs modifications et leur intensification sont un puissant facteur  d'incitation à l'augmentation des débits pour les acteurs commerciaux ; ce sont les usages et la maîtrise qu'en ont les populations qui créent la demande « solvable » de débit et c'est aux collectivités locales d'encourager la maîtrise par tous des nouveaux usages et de veiller à maintenir l'équité entre les territoires dans ce domaine. A prendre la question dans l'autre sens, en pensant que les débits créent les usages, on suppose implicitement connaître sur des échelles de temps de près de dix ans quels seront les usages émergents ; un regard rétrospectif sur les trente dernières années devraient inciter à plus de modestie. Par ailleurs, pour les acteurs commerciaux, une augmentation « gratuite » ou largement sponsorisée des débits disponibles représente essentiellement une aubaine pour augmenter leur offre sur les usages déjà reconnus comme rentables : les débits ne créent pas les usages, ils ne font qu’amplifier la part des usages commerciaux existants. 

A se focaliser sur la montée en débit, les collectivités territoriales freineront le développement des nouveaux usages et ne feront finalement qu'offrir plus d'espace publicitaire à des acteurs commerciaux qui n'en demandaient pas tant pour intensifier leur pression « top-down ».

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Publié dans TRANSITION

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