Régionalisation : rien de nouveau à l’est !

Publié le par l'agora de Bretagne

 choucroute crue alsace

 

Par Christophe KERGOSIEN

 

Tout le monde sait que la France est un pays conservateur, foncièrement corporatiste, dont les décideurs sont sensibles à la pression des nombreux lobbys. Les régionalistes, dont les idées progressent dans l’opinion depuis la fin des années 60, se heurtent toujours à des réflexes de préservation ou à un instinct jacobin qui, s’il n’est plus tendance, demeure chevillé au corps de la République. 

 

Dans ce contexte et avec un Acte III de la décentralisation qui ne tient aucune de ses promesses, ils avaient dimanche l’œil rivé sur le résultat de l’initiative locale alsacienne en faveur d’une fusion des collectivités territoriales dont la partie la plus visible était la dissolution des départements du Bas et du Haut Rhin. L’héritage du coup de ciseau révolutionnaire était potentiellement menacé. Les nationalistes de tout poil l’ont bien compris. Ils ont crié au loup, les régions étant dans leur imaginaire les alliées de l’Europe libérale. On peut constater ici que quand il s’agit de nationalisme les extrêmes ne tardent pas à se rejoindre sur la base d’un discours simpliste qui, technique éprouvée, joue des peurs ou des mécontentements du moment pour mieux mobiliser. Est-ce pour autant ce positionnement politique qui a signé l’échec de la proposition de fusion soumise à referendum ? Ce serait aller un peu vite en besogne. D’autres éléments sont à prendre en compte pour expliquer l’échec du projet porté par Philippe Richert (UMP), président de la Région Alsace.

 

On ne peut que regretter la maladresse avec laquelle ce projet a été présenté aux électeurs. En le vidant de toute substance politique pour ne retenir qu’une motivation technique et financière de réduction des coûts de fonctionnement dans le droit fil des politiques de rigueur à l’œuvre, il n’a pas suscité l’adhésion espérée. C’est le premier point et certainement le plus déterminant tant il est vrai que les questions purement institutionnelles intéressent peu a priori. Cela n’a rien d’étonnant quand on les cantonne à un rôle d’outils finalement désincarnés, sans rapport avec une ambition politique. La forte abstention (le seuil des 30 % des inscrits étant tout juste franchi) révèle cette carence dans un contexte de crise qui ne favorise pas non plus la mobilisation. C’eût peut-être été une autre musique si les porteurs de projet avaient eu la bonne idée d’expliquer que la régionalisation était potentiellement une réponse à la crise économique et démocratique. 

 

Ensuite, le réflexe de préservation des potentats locaux a quelque part fait écho à la posture figée des jacobins. Les élus du Haut-Rhin, le maire UMP de Colmar en tête, restaient les plus frileux mais on constate aussi que le maire socialiste de Strasbourg, acquis au dessein métropolite, a freiné des quatre fers. Les socialistes du Bas-Rhin se sont mobilisés en faveur du « non » là où le « oui » l’a emporté, à l’inverse leurs camarades du Haut-Rhin ont appelé les électeurs à soutenir le projet qui n’a pourtant pas reçu leur aval. La droite a été moins disciplinée mais tout aussi confuse. Bref, difficile là aussi de se retrouver dans ce fatras d’égos.

 

Certains discuteront les règles du jeu puisqu’il n’y avait pas en tant que telle unité de l’espace de vote mais cela reste insuffisant pour masquer le désintérêt pour la question posée. D’autres, à l’instar de Claudy Lebreton, soulignent déjà l’attachement des citoyens à l’échelon départemental quand madame Lebranchu saute sur l’occasion pour défendre son projet pourtant décrédibilisé d’Acte III de la décentralisation qui ne viserait pas à supprimer des niveaux mais à faciliter leurs rapprochements en créant de nouvelles structures...

 

Chacun verra donc midi à sa porte. Il y a toutefois un enseignement à tirer de cette expérience malheureuse pour les régionalistes : leur combat se gagnera sur le terrain, dans la proximité et le développement de convictions autour d’un projet politique qui dépasse la seule revendication identitaire. Si l’identité commune, partagée, est indubitablement une force, elle n’est à l’évidence pas décisive. Ce qui est vrai pour l’Alsace l’a été il y a quelques années pour la Corse et le serait encore demain en Bretagne. On sait ce que l’on perd, on ne sait pas ce que l’on gagne. Or, c’est bien à ce niveau que le débat doit porter, dans le frais des champs, pas dans les salons institutionnels qui finalement n’ont guère évolué depuis le XIXème siècle. Pour que la décentralisation ou dit positivement la régionalisation ne se cantonne pas à un sujet technique réservé aux élus à la manière d’un concours administratif, il va falloir savoir la partager le plus largement possible en l’associant nécessairement à des propositions de renouvellement démocratique, la vie démocratique reposant toujours sur de vieux outils déconnectés de l’évolution sociétale et de la vie réelle des citoyens. Le discours régionaliste n’est pas une vérité, il doit par conséquent se confronter au réel pour évoluer et être appréhendé le plus largement possible dans la logique de la société des égaux, c’est-à-dire autour de valeurs communes qui n’ont rien à voir avec un égalitarisme sectaire. On ne peut se contenter des acquis de la pensée régionaliste de la fin des années 60 comme seul terreau politique au risque de voir ce projet s’épuiser. Le moment est venu de remettre l’ouvrage sur le métier.

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