Pas un jour ne passe sans que les sondages rythment voire organisent l’échange politique Les mauvais auspices de la démocratie « sondagière » Par Christophe KERGOSIEN

Publié le par l'agora de Bretagne

La démocratie c’est un rythme, un souffle, incarnée notamment par des temps institutionnels, ceux de la décision.d Il faut la laisser vivre, s’exprimer, et pour cela lui autoriser le temps du recul. Or, depuis plus de 20 ans et de manière croissante, le sablier démocratique est méprisé. Chaque matin, les sondages frappent à la porte de l’information. 

Qu’ils soient réalisés dans les respects de l’art ou non, ils provoquent de nouveaux débats, relancent ou entretiennent des polémiques, apportent ou non de l’eau au moulin des hommes politiques dans les échanges qui les opposent. Mais il n’y a rien de sage dans cette démarche chaotique qui joue de la commande dans le but bien compris d’influencer, juste l’expression d’un opportunisme fondamentalement populiste : « j’ai raison, vous le voyez bien, l’opinion est avec moi ! ». Constat intellectuellement navrant surtout qu’il est désormais de notoriété publique qu’un sondage est à la politique ou à la société ce que la météo à 8 jours est au climat, une partie de boule de cristal ou un jeu de cartomancienne.  Inutile de revenir ici sur les plus célèbres exemples de plantages qui ne se révèlent qu’à l’arrivée d’une échéance électorale mais qui dans l’intermède d’une campagne créent un climat favorable à la réaction de telle sorte que les candidats marginalisent bon gré mal gré leurs propositions pour finalement être invariablement inféodés aux sondages de l’instant qu’ils pensaient pourtant maîtriser. Ils auront ainsi l’impression de communiquer avec les Français et de leur parler de leurs préoccupations.

Beaucoup l’ont déjà souligné, si Robert Badinter et le candidat Mitterrand avaient soumis la peine de mort à l’appréciation des français, de quelque façon que ce soit mais d’abord sous la forme d’un sondage, la guillotine tomberait encore dans les arrières cours des prisons. Il en va ainsi de quasiment toutes les grandes décisions politiques qui impactent directement et fortement la société dans l’évolution du rapport à l’autre. Ainsi est-il problématique de recourir aux sondages dans les débats sensibles sur l’immigration afin de secourir ou de justifier les argumentaires des parlementaires, de droite comme de gauche, chacun brandissant son chiffre en jurant que c’est le bon. Sur ce sujet, il existe des études plus sérieuses, celles des démographes. Elles ne mentent pas, elles ne jouent pas des émotions de l’opinion, elles ne se laissent pas guider par un questionnement subjectif. Elles s’inspirent au contraire de données patiemment recueillies, de comparaisons et de prospectives. C’est la raison et non les sentiments qui guident les auteurs de ces études qui permettent au citoyen qui le souhaite de se faire une idée juste de la situation réelle de l’immigration dans notre pays, une réalité qui d’ailleurs ne correspond en rien à ce qu’imaginent majoritairement les Français. Le décalage entre les « études » d’opinion et les études scientifiques est ici tout à fait éclairant et devrait faire l’objet de toutes les attentions pour y remédier plutôt que d’être entretenu à des fins politiciennes.

Moins grave mais tout aussi révélatrice, la primaire de Europe Ecologie Les Verts a permis aux sondeurs d’exercer leur sagacité. M. Hulot avait ainsi la faveur des sondages dans son face à face avec Madame Joly. Mais au soir du premier tour, Madame Joly est en tête, elle a même failli l’emporter. La surprise est alors de taille et l’on convoque les plus grands spécialistes pour expliquer le phénomène, parfois les mêmes qui consultent de bons matins sur les ondes hertziennes les entrailles des brebis et qui se sont trompés la veille. Le pompon revient à certains journalistes qui finissent très professionnellement par constater que l’échantillon du dit sondage n’était pas très sérieux ! Bref, l’encre coule à flot pour expliquer l’inexplicable, on a même le droit à la séance de psychothérapie hebdomadaire de médias qui se regardent le nombril pour expier leurs erreurs d’interprétation du moment alors qu’il suffirait qu’ils fassent leur métier au lieu de se contenter de jouer les courroies de transmission.

Le sondage est bien le disciple d’une société de l’immédiateté, un des éléments qui accélère le cours des événements : DSK sort de prison sans son passeport, il est tout d’un coup en passe d’être blanchi, Le Parisien commande un sondage qui annonce que 49 % des Français sont favorables à son retour en politique, commentaires des intéressés. « Information » que s’empresse de reprendre en boucle l’ensemble des médias, sans aucun recul aucun, elle s’impose à eux comme le silence face aux dérives présumées de DSK dont le journaliste Jean Quatremer avait eu, nous rappelait-il en pleine tourmente new-yorkaise (le 16 mai 2011), l’outrecuidance de les susurrer dans Libération. Ce silence n’a rien à voir avec le silence de la mer de Vercors, rien en lui n’inspire la résistance mais au contraire la complaisance parfois déguisée dans les habits de l’insolence qui ne trompent que leurs auteurs.

La démocratie va ainsi, de sondage en sondage et c’est la maîtrise du temps qui lui échappe, ce fameux temps que les régimes dictatoriaux se gardaient bien de partager avec le peuple comme s’il était un précurseur dangereux de la conscience politique. Les pratiques « sondagières » nous éloignent de la modération aristotélicienne dans l’analyse des faits politiques et quelque part de sa théorie du bien commun qui met les gouvernants au service des autres, pas de leur intérêt propre. De grâce, un peu de recul ! 

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